La sélection du comité de lecture – Pierre Berlioux

Pour l’année 2020,  le comité de lecture du Théâtre de l’Ephémère a choisi de mettre en avant trois textes et leurs auteur.rices :
« On the way home » de Pierre Berlioux : En savoir plus sur cette histoire, et écouter un extrait 
« Cinglée » de Céline Delbecq
« Coaching littéraire » de Tristan Choisel
Nous commençons la découverte de la sélection 2020 de notre comité de lecture avec « On the way home », et son auteur, Pierre Berlioux. A-t-il eu une prémonition avec cette histoire d’épidémie avant l’heure ? Rencontrez Pierre Berlioux, à travers une interview menée par Louis Cabaret.  

Crédit : Maxime Côté

Entretien avec Pierre Berlioux

– Louis Cabaret : Qu’est-ce qui vous a fait penser à ce monde envahi par une maladie, avec des zones sans soin, un état qui enferme les malades, les nourrit et se charge de leurs besoins essentiels mais les garde sous clé et les fait travailler jusqu’à ce qu’ils meurent, et d’autres malades qui s’y refusent, s’échappent, ou simplement se cachent pour ne pas être pris. N’est-ce pas troublant que tout cela vous soit venu avant la pandémie actuelle ?

 

– Pierre Berlioux : Pour être honnête, le thème de l’épidémie était assez anecdotique lors de l’écriture de cette pièce ! Le sujet que je voulais aborder était celui de la migration. Pour que la situation soit concrète, j’ai imaginé un futur où des enfants français seraient contraints de quitter leur pays. Le virus n’était donc qu’un prétexte : il me permettait d’avoir une situation d’urgence, la maladie nécessitant un traitement rapide, et de créer un climat de méfiance et de rejet de l’autre.

Ce texte est né de ma colère envers la montée des discours d’extrême droite. Suite à l’avalanche de haine que j’ai pu entendre à l’encontre des migrant.e.s, et notamment dans la bouche de jeunes, j’ai eu envie d’écrire un spectacle qui serait joué pour et par des adolescent.e.s sur ce sujet. La question de la solidarité au sein d’un groupe m’intéresse beaucoup. C’est pourquoi, même si le contexte extérieur leur est franchement hostile, les personnages de migrant.e.s se retrouvent dans des situations conflictuelles surtout au sein de leur propre groupe. Chacun des personnages se positionne différemment face aux choix moraux qui s’offrent à lui. L’idée de ce spectacle est de provoquer une discussion politique sur la coopération et la responsabilité de nos actes.

Évidemment, avec la situation sanitaire actuelle, ce texte résonne complètement différemment et semble d’actualité. Mais, à mon avis, cela relève plutôt du hasard !

 

– Vous parlez des problématiques de solidarités à l’intérieur d’un groupe, or vous intégrez les spectateurs dans le spectacle. Cela m’amène à plusieurs questions : pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste ce dispositif ? Que voulez-vous susciter chez les spectateurs ? 

 

– Dans On the way home, le public est divisé en deux groupes. Ils sont séparés en début de spectacle et assistent à deux scènes d’introduction différentes. Le premier groupe assiste à l’évasion des « forçats » de leur camp de travail et le second à l’arrivée des « sauvages » dans le camion qui va les emmener en Angleterre. Les spectateurs et spectatrices sont ensuite invité.e.s à suivre les comédien.ne.s, et les deux groupes se rejoignent à la deuxième scène, enfermés dans le même camion. Le public accompagne ensuite le groupe d’enfants migrants vers l’Angleterre et le suit dans les différentes étapes de son voyage.

J’aime utiliser l’immersion au théâtre. La dramaturgie de cette pièce s’y prête et je trouvais pertinent de proposer une expérience immersive à un public adolescent. En tant que spectateur, j’aime beaucoup me faire surprendre par le dispositif scénique. J’aime les dramaturgies espiègles. J’aime plonger dans un univers original. J’essaye donc d’écrire le théâtre que je voudrais voir. Néanmoins, n’aimant pas être sollicité pour participer en tant que spectateur, j’ai fait le choix d’une pièce immersive mais non participative.

 

– On sent chez vous une forte vision du plateau. Avez-vous écrit le texte avec une scénographie, voire une mise en scène, à l’esprit ? 

 

– Pour ce qui est du processus d’écriture, cette pièce a été écrite loin du plateau, même si ce n’est pas trop mon habitude ! Je viens du théâtre de rue et du théâtre de tréteaux, des pratiques théâtrales où l’écriture fait souvent des allers-retours entre la table et le plateau.

Toutefois, au cours du processus d’écriture, j’ai beaucoup fait relire et critiquer mon texte par des comédien.ne.s, des metteur.e.s en scène, des pédagogues…et des adolescent.e.s ! 

J’ai écrit cette pièce pour qu’elle puisse être montée dans le cadre d’un projet d’éducation populaire. Cela a orienté une partie de mes choix d’écriture. Si l’on répartit les personnages entre un groupe de douze adolescent.e.s, chacun.e a une rôle à peu près équivalent. Tous les rôles d’adultes peuvent être joués par une seule personne. Pour être le plus modulable possible, j’ai aussi fait en sorte que le genre des personnages n’ait aucune importance dans l’histoire. Dans le texte existant, les genres des personnages ont été tirés aux dés.

Concernant les décors et costumes, l’aspect dystopique du texte peut inviter à une scénographie conséquente. Néanmoins, j’ai écrit cette pièce avec en tête l’idée qu’elle puisse être montée avec un minimum d’accessoires, dans un espace avec un couloir (le camion) et deux salles (les autres lieux).

 

-Vous cherchez à offrir une expérience forte aux spectateurs, un moment qui déplace les certitudes de chacun. Qualifieriez-vous votre théâtre de politique ?

 

-Il me semble qu’à partir du moment où l’on fait référence au réel dans une œuvre, on prend position. On choisit de montrer un aspect du monde et on choisit la manière dont on veut le montrer. Dans cette optique-là, bien sûr que ce que j’écris est politique : je ne fais pas mes choix au hasard. En revanche, je ne pense pas faire un théâtre militant, dans le sens où je ne veux pas faire la démonstration de quelque chose. Cela ne m’empêche pas de militer dans ma vie personnelle, bien sûr ! Mais en tant que spectateur, je préfère le théâtre qui questionne au théâtre qui démontre. C’est donc dans cette optique-là que j’essaye d’écrire : je mets en scène des situations conflictuelles où les personnages doivent faire des choix. L’idée c’est de créer du débat, donc des divergences de points de vue, mais avec les armes de la fiction, à savoir les personnages et leurs émotions. J’aime quand les idées s’incarnent dans des corps.

Ensuite, chaque spectateur et chaque spectatrice se fait son avis, je n’ai pas de leçons à donner à quiconque. D’ailleurs, j’en serais bien incapable : les questions que je pose dans mes pièces sont les mêmes que celles que je me pose à moi-même !

 

-Votre pièce est dystopique mais traite de sujets très actuels… Pourquoi passer par la dystopie plutôt que par le réalisme ?

 

-Je suis un auteur qui croit à la fiction. Dans mon travail, je transpose donc l’aspect du monde dont je veux traiter sous forme d’une fable, d’une histoire.

Je n’ai rien contre le réalisme, mais pour ce projet en particulier, je me suis posé la prémisse suivante : et si c’était nous qui étions contraint.e.s de migrer du territoire français ? Le traitement dystopique s’est imposé de lui-même. Avec le recul, je pense que cette distance à l’actualité m’a permis de poser des questions plus larges que celles que je voulais aborder à la base.

 

-Il y a un grand travail sur la langue dans votre pièce. Chaque groupe a un langage propre (les forçats n’ont pas le même langage que leurs gardiens, et les sauvages en ont encore un autre). Comment avez-vous procédé pour forger ces différents langages ? Pourquoi avoir choisi d’en faire un des enjeux majeurs de votre pièce ?

 

-Je me suis amusé à construire deux types de parlers pour les deux groupes de migrants, à l’image des différences régionales que l’on peut voir dans l’usage du français. Je l’ai d’abord fait pour donner une identité propre à chaque groupe d’enfants. Cela m’a également permis de travailler sur les préjugés de chaque groupe et d’amener des situations comiques où ils ne se comprennent pas tout à fait.

Étant un auteur qui vient plutôt de l’écriture de plateau, je pense que le texte final doit se construire au plus proche des comédien.ne.es qui le portent. J’aime écrire sur mesure. Les deux types de langage sont esquissés dans le texte existant, mais si la pièce devait se monter, il me semblerait judicieux que les dialogues soient ajustés avec les propositions des comédien.ne.s. Surtout dans le cadre d’une mise en scène avec des adolescent.e.s, qui ont souvent de bonnes intuitions concernant la plasticité de la langue.

 

-Où en êtes-vous de votre parcours d’écriture ?

 

-Les dix dernières années, j’ai exercé différents métiers (comédien, technicien lumière, constructeur de décors, dramaturge, régisseur général, scénographe…) avec différentes compagnies et lieux de spectacle en France métropolitaine.

Depuis trois ans, j’ai choisi de me consacrer plus spécifiquement à l’écriture dramatique, en écrivant régulièrement de nouvelles pièces, en répondant à des commandes de compagnies, et en faisant des interventions pédagogiques autour de la dramaturgie. Venant d’un milieu théâtral où le texte n’est pas au centre du processus de création, j’étais novice concernant l’approche littéraire du théâtre. Au début, j’ai travaillé par moi-même pour me former à l’écriture, en faisant des essais… et des erreurs ! Pour progresser, j’ai fait relire mon travail à des personnes très différentes. Leurs critiques m’ont permis d’affiner mon écriture.

Sentant les limites de mon auto-formation, j’ai eu l’envie de bousculer ma conception de la dramaturgie et d’explorer de nouveaux territoires d’écriture. J’ai donc intégré la formation d’écriture dramatique de l’École Nationale du Canada, sous la direction de Diane Pavlovic. J’y étudie depuis septembre 2020.

 

Pour aller plus loin : www.pierreberlioux.info

 

Pierre Berlioux

Né en 1990 en France, il étudie l’art 
dramatique au conservatoire d’Avignon 
ainsi qu’au TRAC de Beaumes-de-Venise 
et à l’AIDAS de Versailles. 
Il se forme auprès des pédagogues 
Vincent Siano, Carlo Boso et Ivo 
Mentes. Il s’oriente par la suite 
vers la machinerie théâtrale et part 
en apprentissage au Théâtre de 
Célestins et à la Ferme du Buisson, 
puis travaille comme constructeur 
de décors et scénographe.
En 2013, il monte une compagnie de 
théâtre avec trois autres 
associé.e.s, la Comédie du Fol 
Espoir, basée à Grenoble. 
Il travaille pendant 5 ans à 
l’écriture des spectacles de cette 
compagnie où il est également 
comédien. 
Parallèlement, il écrit des 
pièces dialoguées, des textes 
jeune public et des paroles de 
chansons.
Il habite désormais au Québec où 
il a intégré le programme 
d'écriture dramatique de l'École 
Nationale de Théâtre, sous la 
direction de Diane Pavlovic.

 

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