Incubation, reportage photographique dans les coulisses du théâtre

Incubation, reportage photographique sur les coulisses du théâtre,

exposition à la Collégiale Saint-Pierre, rue des Fossés Saint-Pierre, Le Mans

Tél. 02 43 47 36 52

 

 

Le plasticien manceau Alain Leliepvre, qui se définit lui-même comme « artiste généraliste », expose 73 photographies prises dans les coulisses du théâtre entre 2018 et 2020. 

J’ai passé une saison au théâtre de l’Éphémère (2018/19) : une carte blanche. Ensuite, j’ai été invité au théâtre de l’Écluse, puis d’autres compagnies ont fait appel à moi. Cela a été un émerveillement. J’étais, à chaque fois, comme un enfant qui pénètre dans une cave ou une grotte interdite longtemps convoitée. Mes interrogations : En quoi cet objet théâtre – l’architecture, ce cube noir – favorise-t-il la création ? Que s’y passe-t-il avant que le spectacle ne commence ? Comment les gens de théâtre travaillent-ils ?

Je m’asseyais sur les gradins vides, mon bloc-notes à portée de main, mes appareils photo en mode silencieux, et j’attendais qu’il se passe quelque chose dans le cadre. Pas de flash. Les lumières basses et la pénombre s’accordaient avec mon état d’esprit. J’ai opéré un glissement de mon atelier (qui était alors une cave voûtée) vers un nouveau laboratoire, que je me suis approprié. J’ai apprécié que l’on m’oublie. Les dessous du théâtre, le temps où les techniciens mettent au point les exigences des metteurs en scène ressemblent, et c’est là un énorme cliché, à un bateau. On tire les cordes, on assemble, on invente, on se doit d’être astucieux, avec la conscience que cet équipage est au service d’un ensemble qui doit fonctionner à la manière d’une mécanique implacable. Ces derniers temps, j’ai beaucoup réfléchi à l’ensemble de mon travail et je me suis aperçu qu’un thème est constant : l’acte créatif. La chose artistique en train de se faire. Une part importante de mon travail photographique consiste à me promener en ville, armé d’un appareil. Ce sont les images de chantier qui dominent, les routes éventrées, les murs fendus, les câbles aériens, les fissures dans le bitume, les ouvriers à l’œuvre : il y a chez moi un goût pour l’anatomie. La moindre cicatrice permettant de voir ce qui est habituellement caché – ce que l’on dérobe pour « paraître » – me fascine. Il me semble que c’est dans ces endroits qui s’ouvrent enfin que je comprends le monde, que je prends place. Il y a là, probablement, matière à psychanalyse. Ces petits bouleversements du quotidien révèlent un mouvement permanent salutaire. C’est le « branle universel » de Montaigne. Ils contredisent cette volonté superstitieuse de chercher la perfection dans le lisse, à force de camouflage, d’escamotage. L’urbanisme recherche la fixité, et comme c’est impossible (il suffit de voir comment la nature concurrence en permanence, à la moindre occasion, notre volonté hégémonique d’occupation des espaces), on camoufle, on fait croire à… La ville n’est pas fixée, et c’est heureux ! Ces temps du théâtre où les techniciens crapahutent, transpirent, escaladent dans les hauts des cintres font partie des plus beaux spectacles qu’il m’a été donné de voir. J’ai souvent été frappé de constater, par exemple, que leurs astuces géniales étaient masquées : il faut toujours faire comme si ce travail n’existait pas au nom de la « magie du spectacle » que l’on doit, apparemment, aux spectateurs. À mon avis, il y a là un terrible ratage ! (Suite de l’entretien)

Alain Leliepvre

 

 

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