YAËL TAUTAVEL OU L’ENFANCE DE L’ART — STEPHANE JAUBERTIE

TABLEAU 1

Sur la plage.

YAËL.- Dis. Et la grenouille, si on lui souffle dans le cul, elle explose ?

GAËTAN.- Bien sûr.

YAËL.- Pareil avec une poule ?

GAËTAN.- Pareil.

YAËL.- T’as déjà soufflé dans des poules ?

GAËTAN.- Des dizaines de fois. Faut dire qu’à l’époque, y en avait, y en avait ! Des troupeaux entiers.

YAËL.- Alors ? Dis !

GAËTAN.- Quoi « dis » ?

YAËL.- Ca explose ?

GAËTAN.- Évidemment. Une poule, c’est comme une cornemuse. Tu y mets un tuyau dans le cul, tu te la coinces sous le bras, tu y cloues le bec, et puis tu souffles.

YAËL.- Ouawh !

GAËTAN.- Et comme l’air peut plus se faire la malle , ça la gonfle, ça la gonfle, et elle explose.

YAËL.- La nature est bien faite.

GAËTAN.- Dans un nuage de plumes.

YAËL.- Et avec les plumes on fait des petits oreillers pour dormir comme un loir.

GAËTAN.- C’est vrai, mon Yaël, ma petite crotte.

YAËL.- Dis-moi, Gaëtan, mon aîné, ma grande crotte, les poules au départ, c’est pas fait pour exploser quand même…

GAËTAN.- Bien sûr que non.

YAËL.- À quoi ça sert alors ?

GAËTAN.- À faire des œufs mimosa d’abord puis à se faire bien dorer ensuite.

YAËL.- Encore une bête à croquer ?

GAËTAN.- Un peu mon neveu ! Et des meilleurs ! À la broche, au pot, au riz, farcie, au four, aux herbes…

YAËL.- Meilleur que la soupe aux endives ou la compote de citrouilles ?

GAËTAN.- Yaël, mon cadet, ma jeune crotte, tu peux pas comprendre. Quand on a connu la poule, le rôti de bœuf et le gigot d’agneau, c’est dur d’oublier.

YAËL.- Ca te fait des souvenirs, c’est déjà ça. Moi, les animaux , pas vu la queue d’un, jamais croqué. Le Grand Exode, c’était pile quand je suis né. Pas vu un piaf, pas un croco, pas un chat, même en photo ! Tu parles d’une tragédie !

GAËTAN.- Je te les raconte tous les jours.

YAËL.- Gaëtan, ma vieille, c’est très gentil à toi, et même si je t’aime comme un frère, tu pourras jamais me remplacer la poule ou l’éléphant ! Je sens bien que plus je m’enfonce dans la vie, plus j’ai un manque à l’intérieur qui fait son trou.

GAËTAN.- C’est papa.

YAËL.- Pas que.

GAËTAN.- Grand comment, le manque ?

YAËL.- Un comme ça, de ceux qui nous avalent la rigolade et font pousser les drames de la vie. C’est un grand trou qui se creuse tous les jours un peu plus et je sens bien que si ça continue, je pourrais bientôt y basculer et y disparaître à tout jamais… et puis plus tu me racontes les petites paupiettes et le bœuf gros sel, moins je peux sacquer les épinards et ces andouilles de bananes. Tu parles d’une tragédie !

GAËTAN.- On peut pas rester là.

YAËL.- Là ?

GAËTAN.- Juste au bord de nos manques intérieurs. On va finir par se dépérir…

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