VARIATIONS SUR HIROSHIMA MON AMOUR — MARGUERITE DURAS

Le film s’ouvre sur le développement du fameux « champignon » de BIKINI. Il
faudrait que le spectateur ait le sentiment, à la fois, de revoir et de voir ce «
champignon » pour la première fois.
Il faudrait qu’il soit très grossi, très ralenti, et que son développement
s’accompagne des premières mesures de G. Fusco.
A mesure que ce « champignon » s’élève sur l’écran, au-dessous de lui],
apparaissent, peu à peu, deux épaules nues.
On ne voit que ces deux épaules, elles sont coupées du corps à la hauteur de la
tête et des hanches.
Ces deux épaules s’étreignent et elles sont comme trempées de cendres, de pluie,
de rosée ou de sueur, comme on veut.
Le principal c’est qu’on ait le sentiment que cette rosée, cette transpiration, a
été déposée par [le « champignon » de BIKINI], à mesure de son éloignement, à
mesure de son évaporation.
Il devrait en résulter un sentiment très violent, très contradictoire, de fraîcheur
et de désir.
Les deux épaules étreintes sont de différente couleur, l’une est sombre et l’autre
est claire.
La musique de Fusco accompagne cette étreinte presque choquante.
La différenciation des deux mains respectives devrait être très marquée.
La musique de Fusco s’éloigne. Une main de femme, [très agrandie], reste posée
sur l’épaule jaune, posée est une façon de parler, agriffée conviendrait mieux.
Une voix d’homme, mate et calme, récitative, annonce :
LUI
Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien.
A utiliser à volonté.
Une voix de femme, très voilée, mate également, une voix de lecture récitative,
sans ponctuation, répond :
ELLE
J’ai tout vu. Tout.
La musique de Fusco reprend, juste le temps que la main de femme se resserre
encore sur l’épaule, qu’elle la lâche, qu’elle la caresse, et qu’il reste sur cette
épaule jaune la marque des ongles de la main blanche.
Comme si la griffure pouvait donner l’illusion d’être une sanction du : « NON,
tu n’as rien vu à Hiroshima. »
Puis la voix de femme reprend, calme, également récitative et terne :
ELLE
Ainsi l’hôpital, je l’ai vu. J’en suis sûre. L’hôpital existe à Hiroshima.
Comment aurais-je pu éviter de le voir ?
L’hôpital, couloirs, escaliers, malades dans le dédain suprême de la caméra. (On
ne la voit jamais en train de voir.)
On revient à la main maintenant agriffée sans relâche sur l’épaule de couleur
jaune.
LUI
Tu n’as pas vu d’hôpital à Hiroshima. Tu n’as rien vu à Hiroshima.
Ensuite la voix de la femme se fait plus, plus impersonnelle. Faisant un sort
(abstrait) à chaque mot.
Voici le musée qui défile. De même que sur l’hôpital lumière aveuglante, laide.
Panneaux documentaires.
Pièce à convition du bombardement.
Maquettes.
Fers ravagés.
Peaux, chevelures brulées, en cire.
Etc.
ELLE
Quatre fois au musée…
LUI
Quel musée à Hiroshima ?…
Première page du texte « Hiroshima mon amour » publié aux Editions Gallimard –
Collection Folio

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