UNE CHENILLE DANS LE COEUR — STEPHANE JAUBERTIE

 

LA PRÉSENCE.- « Bonjour. Vous seul pouvez m’aider. Tel que vous me voyez, je grandis. Et sous vos yeux je vais grandir encore parce que je suis une enfant, et que tous les enfants passent leur vie à grandir.

Mais moi, je suis exceptionnelle. Je suis le fruit rare d’un amour précieux. Je n’ai pas de colonne vertébrale. Je pousse dans un corset de bois qui tous les jours me serre un peu plus. Je suis exceptionnelle. Je grandis et je ne pourrai bientôt plus respirer. Je compte sur vous. »

L’ENFANT.- Voilà ce qui fut dit.

LA PRÉSENCE.- Très exactement.

L’ENFANT.- Je compte sur vous. Vous seul pouvez m’aider.

LE BÛCHERON.- À quoi ?

L’ENFANT.- À grandir.

LE BÛCHERON.- Comment ?

L’ENFANT.- Coupez l’arbre devant la maison, et taillez-moi dans son cœur le plus beau des corsets.

LE BÛCHERON.- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

L’ENFANT.- La nôtre. Pour pousser droit, il me faut un corset. Un rien qu’en bois. Et le futur, c’est vous qu’allez me l’offrir.

LE BÛCHERON.- T’es là pour rigoler ?

L’ENFANT.- Je suis le fruit rare d’un amour précieux, une enfant sans colonne vertébrale, qui grandit grâce aux arbres mais que chaque jour oppresse davantage. Je suis exceptionnelle. Je ne suis pas là pour rigoler. Aidez-moi. J’ai des économies.

LE BÛCHERON.- Coupe plus d’arbre.

L’ENFANT.- Vous êtes bûcheron.

LE BÛCHERON.- Cet arbre, c’est le dernier du pays.

L’ENFANT.- Impérial, droit comme un « i ». On le dégomme ?

 

LE BÛCHERON.- C’est mon mien et personne y touchera !

L’ENFANT.- J’ai des économies. Et vous me devez bien ça.

LE BÛCHERON.- Ai besoin de rien. Ni d’argent, et encore moins d’enfant. Et dois rien à personne. Coupe plus, c’est tout.

L’ENFANT.- Le bûcheron doit couper comme l’enfant doit grandir.

LE BÛCHERON.- Sors.

L’ENFANT.- Pour croître vers la femme que demain je dois être, épanouie et désirable, je dois porter très vite un corset à ma taille, et abandonner celui-ci qui m’étouffe, aujourd’hui trop étroit. Je veux grandir encore et, comme la petite chenille, tendre vers le beau papillon. Comprenez-vous ?

LE BÛCHERON.- Rien. Coupe plus. Ai promis.

L’ENFANT.- À qui ?

LE BÛCHERON.- À moi-même. Sors.

L’ENFANT.- Vous êtes le meilleur.

LE BÛCHERON.- Qui t’a dit ça ?

L’ENFANT.- Ma mère. Avant de s’endormir.

Et la Présence joue la mère. L’enfant joue l’enfant.

LA PRÉSENCE/MÈRE.- « Prends mes économies, va au dernier arbre du pays. »

L’ENFANT/L’ENFANT.- « C’est loin ? »

LA PRÉSENCE/MÈRE.- « Pas pour toi. »

L’ENFANT/L’ENFANT.- « Parce que je suis courageuse ? »

LA PRÉSENCE/MÈRE.- « Parce que tu n’as pas le choix. Tu veux grandir ? »

L’ENFANT/L’ENFANT.- « Oui maman. »

LA PRÉSENCE/MÈRE.- « Alors trouve cet arbre. À ses côtés vit le meilleur des bûcherons. Fort comme un taureau. Donne-lui ça. »

L’ENFANT/L’ENFANT.- « C’est quoi ? »

LA PRÉSENCE/MÈRE.- « Les économies. De toute une vie. Donne-lui et il taillera dans le tronc de cet arbre le plus beau des corsets. Et il te doit bien ça. »…

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