SELMA – PER OLOV ENQUIST / Traduction et adaptation Marc de Gouvenain et Lena Grumbach

ACTE I

Sorties du verre

Nous allons bientôt commencer.

La pièce est relativement grande, huit mètres sur quatre mètres cinquante, avec une ouverture à gauche. Au fond, un cabinet, séparé de la pièce par de lourds rideaux noirs.

Une chambre noire ? Non, sans doute pas. Une salle de projection ? Il n’y a pas de porte, cependant, seulement d’épais rideaux noirs tirés actuellement sur le côté.

Une chambre noire ? Non, il ne s’agit pas d’une chambre noire, mais apparemment d’une sorte de laboratoire. Pas celui d’un photographe, d’un cinéaste, alors ?

Un atelier cinématographique. On distingue une machine posée sur le côté, avec un objectif, est-ce le mot correct ? des lentilles ; la machine mesure deux mètres environ, et l’on distingue maintenant un ruban de pellicule qui pend par-devant.

Atelier cinématographique. L’image devient nette.

Deux personnes.

Tora Teje et Julius Jaenzon. Elle jeune, belle, lui opérateur compétent et qui, en ce moment, ressent une forte envie de baiser.

Sinon, que signifierait cette impression qu’il donne de ne pas tenir en place ? Une fixation sur cette jeune femme ?

Non, il n’est pas violent, il est maladroit, mais ni timide ni craintif. Pas craintif, non, seulement maladroit.

Et elle : une chatte. Et il n’est rien de plus ravissant qu’une chatte inaccessible dans sa solitude calme et enfantine.

Ravissant n’est pas le mot. Frustrant.

Pourquoi est-elle ici ? Ils se connaissent. Ils ont travaillé ensemble. Ils n’ont jamais entretenu de liaison.

Elle ne va pas tarder à s’en aller, se dit-elle. Après tout, non, elle ne va pas s’en aller.

Nous allons bientôt commencer.

TORA. Pourquoi t’es comme ça ? Tu t’affoles ? A cause d’elle ?

JULIUS. Évidemment que je m’affole, tu ne trouves pas ça normal, toi ? Le monument national va faire son entrée. Et nous, on a bricolé nuit et jour depuis des mois et on ne sait jamais…

TORA. Ne dis pas que vous avez « bricolé ». Ça fait trop… celui qui la ramène.

JULIUS. Bricolé, si . Bricolé, bricolé et bricolé. Ben, non. J’essaie d’avoir l’air un peu… humble. De m’écraser, quoi. Mais personnellement je suis convaincu que je fais des images qui… eh bien que je… transforme ! Tu sais, c’est comme son histoire des petits oiseaux en argile… pour qu’ils puissent s’envoler… pour que les images soient un peu plus magiques…(Il tend la main vers Tora.) Viens, ma jolie, viens voir par ici.

TORA. Tu ne vas quand même pas dire à la grande dame en personne que ce sont des oiseaux en terre, raides morts qu’elle a pondus.

JULIUS. Mais non, je fais gaffe. Je ne suis qu’un simple faiseur d’images, quoi. Un bricoleur. On bricole. N’empêche que ça rend nerveux.

TORA. Mais qu’est-ce que c’est que toutes ces courbettes devant cette… une vieille mémère comme elle… il n’y a vraiment pas de raison (elle repousse sa main d’un mouvement nonchalant)… arrête !

JULIUS. … tu ne voudrais pas… je t’en prie…

TORA. Non, je ne veux pas.

JULIUS. Ah bon. (D’un air résigné) Bon… eh ben j’ai l’habitude.

TORA. Non, je t’ai dit que je ne voulais pas. (Silence.) Julius. Te fâche pas, maintenant.

JULIUS. Tu es terriblement…Voilà comme tu es. Tu me méprises.

TORA. Mais non. JE NE VEUX PAS.

JULIUS. C’est terrifiant ! Chaque fois que je me retrouve près de toi, ça fait comme une machine à vapeur en surpression ! J’ai l’impression que je vais exploser !!!

TORA. Tu paniques. Tu n’as pas de raison de t’affoler comme ça. Elle ne va pas te bouffer. …

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