QUARTETT — HEINER MÜLLER

MERTEUIL : Valmont. Je la croyais éteinte, votre passion pour moi. D’où
vient ce soudain retour de flamme. Et d’une passion si juvénile. Trop tard
bien sûr. Vous n’enflammerez plus mon cœur. Pas une seconde fois. Jamais
plus. Je ne vous dis pas cela sans regret, Valmont. Certes il y eut des minutes,
peut-être devrais-je dire des instants, une minute c’est une éternité, où je fus,
grâce à votre société, heureuse. C’est de moi que je parle, Valmont. Que sais-je
de vos sentiments à vous. Et peut-être ferais-je mieux de parler des minutes
où j’ai su vous utiliser, vous si remarquable dans la fréquentation de ma
physiologie, pour éprouver quelque chose qui m’apparaît dans le souvenir
comme un sentiment de bonheur. Vous n’avez pas oublié comment on s’y
prend avec cette machine. Ne retirez pas votre main. Non que j’éprouve
quelque chose pour vous. C’est ma peau qui se souvient. A moins qu’il lui
soit parfaitement égal, non, je parle de ma peau, Valmont, de savoir de quel
animal provient l’instrument de sa volupté, main ou griffe. Quand je ferme
les yeux, vous êtes beau, Valmont. Ou bossu, si je veux. Le privilège des
aveugles. Ils ont en amour la meilleure part. La comédie des circonstances
accessoires leur est épargnée : ils voient ce qu’ils veulent. L’idéal serait
aveugle et sourd-muet. L’amour des pierres. Vous ai-je effrayé, Valmont . Que
vous êtes facile à décourager. Je ne vous savais pas comme cela. La gent
féminine vous a-t-elle infligé des blessures après moi. Des larmes. Avez-vous
un cœur,  Valmont.  Depuis quand.  Votre virilité aurait-elle subi des
dommages, après moi. Votre haleine sent la solitude. Celle qui a succédé à
celle qui m’a succédé vous a-t-elle envoyé promener. L’amoureux délaissé.
Non. Ne retirez pas votre délicieuse proposition, Monsieur. J’achète. J’achète
de toute façon. Inutile de craindre les sentiments. Pourquoi vous haïrais-je, je
ne vous ai pas aimé. Frottons nos peaux l’une contre l’autre. Ah esclavage des
corps. Le tourment de vivre et de ne pas être Dieu. Avoir une conscience, et
pas de pouvoir sur la matière. Ne vous pressez pas, Valmont. Comme cela
c’est bien. Oui oui oui oui. C’était bien joué, non. Que m’importe la jouissance
de mon corps, je ne suis pas une fille d’écurie. Mon cerveau travaille
normalement. Je suis tout à fait froide Valmont. Ma vie Ma mort Mon bienaimé.
Entrée de Valmont.
MERTEUIL : Valmont. Vous êtes à l’heure. Et pour un peu je regretterais votre
ponctualité. Elle abrège un bonheur que j’aurais volontiers partagé avec vous,
mais il se trouve justement qu’il est impossible à partager, si vous comprenez
ce que je veux dire.
VALMONT : Dois-je entendre que vous êtes de nouveau amoureuse,
Marquise. Eh bien je le suis aussi, si vous appelez ça comme ça. Une fois de
plus. Je serais désolé d’avoir interrompu un amant en train de donner l’assaut
à votre belle personne. Par quelle fenêtre s’est-il échappé. Puis-je espérer qu’il
se sera cassé le cou.
MERTEUIL : Fi, Valmont. Et gardez votre compliment pour la dame de votre
cœur, où que se situe cet organe. J’espère pour vous que la nouvelle gaine est
dorée. Vous devriez me connaître mieux. Amoureuse. Je nous croyais d’abord
là-dessus, ce que vous appelez l’amour est l’affaire des domestiques.
Comment pouvez-vous me supposer capable d’un mouvement aussi bas. Le
bonheur suprême est le bonheur des animaux. Assez rare qu’il nous tombe
du ciel. Vous me l’avez fait éprouver de temps en temps, quand il me plaisait
encore de vous utiliser à cela, Valmont, et j’espère que vous ne repartiez pas
les mains vides. Qui est l’heureuse élue du moment. Ou peut-on déjà dire la
malheureuse.
VALMONT : C’est la Tourvel. Quant à celui qu’il vous est impossible de
partager.
MERTEUIL : Jaloux. Vous, Valmont. Quelle rechute. Je vous comprendrais si
vous le connaissiez. D’ailleurs je suis sûre que vous l’avez rencontré. Un bel
homme. Bien qu’il soit pas si différent de vous. Les oiseaux migrateurs sont
pris eux aussi dans les filets de l’habitude, même quand leur vol se déploie
sur des continents. Tournez-vous je vous prie. L’avantage qu’il a sur vous,
c’est la jeunesse. Même au lit, si vous voulez le savoir. Voulez-vous le savoir.
Un rêve, si je vous prends, vous Valmont, pour la réalité, pardonnez-moi…
Première page du texte « Quartett » publié aux Editions de Minuit

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