NOUS LES VAGUES — MARIETTE NAVARRO

– Apparaissons, d’accord, plus nettement, il le faut, plus nettement
encore que cela, cela c’est le minimum, cela c’est à peine une apparition,
c’est fortement fantomatique, c’est presque rien. Cela, c’est encore en-
dessous du nécessaire. Cela c’est à peine une tache. Un grain de sel sur
la rétine, oublié le temps de le dire. C’est presque rien.– Précisons les contours,  d’abord,  organisons l’aspect d’ensemble,
l’aspect vu d’avion, l’aspect vu de loin qui tout de même doit être
frappant. Les traits nets. Les traits précis. Et le squelette irréprochable.
Le geste unique et renversant, et jamais hésitant le geste qui avance.
Précisons où aller et comment se mouvoir. Précisons ce qu’il faut pour
apparaître en forme, pour apparaître en force, pour qu’il n’y ait pas de
doute car cela nous tuerait. Le moindre doute et cela flanche, le moindre
doute et l’épiphanie tombe.
– Apparaissons, allez, avec plus d’évidence encore que cela, nous
sommes encore très nettement en deçà de l’évidence, nous sommes très
nettement en deçà de tout. Nous sommes que l’esquisse de ce que nous
voulions, et pas encore plus, et pas encore tout. Nous sommes encore
pâles, incertains, silencieux, et ne faisons pas assez masse. Nous sommes
encore épars et flous. Allez. Epaississons ce que nous sommes. Forçons
le trait, s’il le faut. Et forçons le passage. Occupons-nous de gonflement.
Comblons les vides. Prenons de la hauteur aussi. Prenons toute
l’ampleur qu’il faut. Adoptons l’épaisseur de la surprise inévitable.
– Apparaissons en ordre et faisons convergence. Que les espaces se
resserrent jusqu’à ne plus savoir de qui est cette main qui maintenant se
lève, et de qui cette tête qui dépasse des autres, et de qui cette voix, et de
qui ce sourire sur lequel on s’arrête. Que la chair prolonge la chair et que
les doigts se nouent entre eux. Que les sueurs s’écoulent dans les canaux
des mêmes pluies. Que les coeurs battent les mêmes chamades. Formons
une matière dense et limpide en mouvement. Fabriquons un courant.
Engorgeons les chemins. Soyons l’écume qui s’accroche au rivage et qui
étend les territoires. Soyons toute circulation et qu’on nous suive si l’on
veut, et si l’on veut, qu’on nous rejoigne.
– Apparaissons le mieux possible, il ne faudrait pas apparaître mal, il ne
faudrait pas que de mal apparaître on puisse nous nier, il ne faudrait pas
que les yeux glissent sur notre apparition sans que les corps soient saisis
de certitude, sans que les corps soient saisis du frisson de la grâce, de la
reconnaissance et de la terreur. Il ne faut pas négliger la terreur. Il ne
faut pas négliger l’impression. Il ne faut pas négliger l’affolement des
coeurs, le petit choc au coeur, la petite étincelle juste avant de
comprendre. Juste avant de savoir la force du courant, juste avant
d’entrevoir la hauteur de la vague. Il ne faut pas négliger l’étincelle que
l’on peut faire si l’on s’y prend bien, mais il faut bien s’y prendre, mais il
faut s’y prendre tôt. Mais il faut apparaître. Apparaissons le jour donné
pour le renversement de tout, étant nous-mêmes une évidence.
– Allez. C’est un premier effort mais cela ne suffit pas. Nous faisons déjà
nombre mais cela ne suffit pas. Nous ébranlons quelques cuirasses mais
il faut encore consolider les nôtres. On peut encore nous réduire à l’idée
d’une intempérie. On peut encore nous passer devant et ne pas relever
l’image de marée noire de monde et de pas décidés. On peut encore
nous dire que ce n’est rien que d’être là, et d’aucune importance que
d’être là ensemble. On peut encore ignorer la tempête, et réduire nos
paroles à des grognements vides. On peut encore s’indigner du
désordre, et contester le surgissement. On peut encore se défendre de
nous. On peut encore en rire.  On peut encore s’enfuir, et prétendre que
cela tient sans nous, et nous oublier au passage. On peut encore nous
oublier. Allez, c’est un premier effort mais cela peut encore prêter au
sourire des bornés. Allez. Il faut sortir le torse et dépasser les bornes.
Allez. Nous ébranlons quelques cuirasses mais cela n’est qu’un début…
Première page du texte  » Nous les vagues » publié aux Editions Quartett

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