MISSION – DAVID VAN REYBROUCK / Traduction de Monique NAGIELKOPF

PROLOGUE

PÈRE GRÉGOIRE. Quand je vais en vacances

pour souffler un peu…

A la maison,

les premiers jours,

les premières semaines,

impossible de lire un journal.

Rien. Ça ne va pas.

On est fatigué, vidé, épuisé.

Et je loge chez mon frère aîné qui est prêtre, lui aussi. Il était professeur au séminaire, mais il ne l’est plus, depuis longtemps, il est doyen chez nous, au diocèse, maintenant. Je m’y sens comme chez moi. Vous savez, je me sens aussi chez moi chez mes sœurs et frères cadets, mais ils ont une famille, des enfants, ce n’est pas la même chose. On ne peut pas fouiller dans les tiroirs. Tandis que chez mon frère aîné… On peut parler pastoralement, prier ensemble. Bavarder pastoralement. Ce n’est pas évident, en Belgique.

Mais pas de journaux, non.

On voit surtout des gens, hein.

Ma sœur, en maison de repos, évidement.

Mes cadets, mes frères et sœurs, leur famille.

La dernière fois, le plus jeune de mes frères était en train de divorcer. J’ai beaucoup parlé avec lui, alors… C’est… oui. C’est quelque chose, hein.

Ou encore une nièce qui vient d’avoir un enfant.

J’ai fait plus de cent vingt visites, la dernière fois. C’est beaucoup trop, à vrai dire.

Et puis on va sur la tombe des parents.

Et on fait un prêche ici ou là, dans la paroisse, on peut encore prêcher.

Sept minutes. Pas plus. En Europe, on ne peut pas prêcher plus longtemps.

Moi je dis alors : « Sept minutes ? Je ne le fais pas. »

« Bon, alors, dix minutes, parce que c’est toi, parce que t’es missionnaire. »

Trois minutes de plus, parce que j’ai passé quarante-huit ans au Congo.

Je le remarque souvent, les gens disent : « Vous êtes missionnaire ? Racontez-nous un peu… »

Et puis ils écoutent un moment, mais après cinq minutes, ils se mettent déjà à parler d’eux mêmes. De l’école de leurs enfants, de la route qui y mène, et qui est si dangereuse.

Si vous saviez, je me dis. Toutes ces voitures, qu’ils disent… non, mais c’est pas croyable. Et alors ils l’amènent en voiture aussi, leur petit…

Des routes dangereuses… Estimez-vous heureux d’en avoir, des routes ! Au Congo, il n’y en a plus. J’ai tout vu changer. Quand je suis arrivé, on pouvait rouler d’un côté du Congo à l’autre. De Boma, qui est à la mer, à Moba sur le lac Tanganyika. L’équivalent de toute l’Europe de l’Ouest. Ou d’Elisabethville à Léopoldville, sans problème. Mais maintenant, c’est fini. Il faut prendre un petit avion, dont les sièges sont remplacés par des chaises de jardin, on est coincé entre les « mamans » qui ont des tas de feuilles de manioc en guise de bagages à mains, des gerbes comme ça… enfin, avec elles, c’est plutôt des bagages à tête !

Et on peut remercier le ciel de tomber sur une piste d’atterrissage qui n’est pas pleine de trous. Mieux vaut atterrir sur du sable que sur du bitume, c’est moi qui vous le dis. Le sable, ils peuvent encore l’aplanir, mais le bitume, ils n’essaient même plus. Même à Kinshasa, à l’aéroport de N’Djili. Vous l’avez remarqué quand vous avez atterri non ? Un champ de patates sur lequel on valdingue. Il paraît qu’Air France et Sabena, enfin SN… ou non, ils ont encore changé de nom, il paraît que les types, ils doivent changer les pneus des avions qui volent sur Kinshasa trois fois plus vite qu’ailleurs.

Parce que le tarmac – là – oui, avec les trous – bon.

Des nids de poule, qu’on appelle ça, ces trous dans le revêtement.

Et les malheureuses routes restantes,

les routes qu’on trouve encore,

vous n’avez pas idée…

Trous, poches, érosions, et quoi encore…

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