MIRROR TEETH – NICK GILL

La maison des Jones, dans l’une des plus grandes villes de Notre Pays. JAMES entre.

JANE : Bonsoir, mon chéri.

JAMES : Bonsoir, ma chérie.

JANE : Ça a été ton travail ?

JAMES : Parfait, parfait. Quelques ventes, des rendez-vous avec des clients potentiels, sushis pour déjeuner, squash avec Peter de la compta, une anecdote désopilante que Paul a racontée dans l’après-midi, un truc au sujet du cheval de son cousin, un petit flirt coquin avec la nouvelle réceptionniste, une petite mousse rapide au pub en compagnie de Paul, encore une anecdote, riche journée pour Paul côté anecdotes, et nous voilà ce soir. Et comment vont nos deux enfants, John et Jenny ?

JANE : Oh nos deux enfants, John et Jenny, vont bien ; ils sont en haut, en attendant le dîner.

JAMES : Épatant. Et toi, ta journée ?

JANE : Rien de bien extraordinaire, je dois dire. Un jour de crise majeure pour beaucoup dans la sphère politique et financière sans aucun doute, mais pour nous, femmes au foyer dans l’une des plus grandes villes de Notre Pays, la journée a été relativement calme.

JAMES : Bon, la vie ne peut pas être qu’une longue suite d’aventures, pas vrai ?

JANE : Non, j’imagine que non. La vie est belle, cependant.

JAMES : La vie est belle oui.

JANE : Maintenant offre-toi donc un petit moment de lecture, là dans le fauteuil, pendant que je finis de préparer notre dîner.

JAMES : Merci, mon cœur. Oh là là. Que vois-je ? Encore un gros titre sur quelqu’un qui s’est fait poignarder.

JANE : Non.

JAMES : Si, j’en ai bien peur. Encore un ado dans un des quartiers les plus pauvres de cette ville, l’une des plus grandes de Notre Pays. Un de couleur, qu’ils disent. Un noir.

JANE : Oh mon chéri.

JAMES : Je sais, je sais.

JANE : Je sais bien comme ça te bouleverse.

JAMES : Pour être franc, ah ça oui, ma chérie.

JANE : Oh mais mon cœur, tu n’aurais rien pu faire.

JAMES : C’est ce que je me dis.

JANE : Le problème, ce sont les noirs eux-mêmes, pas vrai ? Ce sont eux le problème. C’est juste une race violente, ils n’y peuvent rien. Sinon, comment expliquer cette violence ? C’est un truc génétique, je suppose ; ils sont juste différents de nous.

JAMES : Mmnnnn.

JANE : Parce que, on habite tous dans le même pays, on a tous les mêmes avantages sociaux, mais c’est pas moi que tu verras dans la rue avec un cran d’arrêt, pas vrai ? Je ne suis pas une personne violente. Je sais ce que j’attends de la vie – je veux être capable de donner à ma famille ce dont elle a besoin, je veux avoir une maison confortable pour qu’on puisse y vivre bien à l’aise tous ensemble. Et mes enfants, je sais ce que je veux pour eux et ce qu’ils veulent pour eux-mêmes – ils travaillent dur pour leurs études au lycée et à l’université, comme ça ils se trouveront un bon travail pour fonder leur propre famille et subvenir à ses besoins. Mais ce que les noirs en attendent… je n’en ai pas la moindre idée. On les voit partout avec leurs centaines de marmots que toi et moi nous travaillons si dur pour faire vivre sur nos impôts, mon chéri, et on dirait qu’ils ne cherchent pas du tout à améliorer leur sort, ils se contentent de vivre aux crochets de l’Etat, pas vrai ?

JAMES : Cet Etat si généreux.

JANE : Cet Etat si généreux, exactement. Comment pourraient-ils jamais améliorer leur sort s’ils ne travaillaient pas pour se faire une place dans la société ?

Et quant à leurs enfants, eh bien. Je ne vois pas du tout ce qu’ils attendent de la vie

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