L’ÉVÈNEMENT — ANNIE ERNAUX

Je suis descendue à Barbès. Comme la dernière fois, des hommes
attendaient, groupés au pied du métro aérien. Les gens avançaient sur le
trottoir avec des sacs roses de chez Tati. J’ai pris le boulevard de
Magenta, reconnu le magasin Billy, avec des anoraks suspendus au-
dehors. Une femme arrivait en face de moi , elle portait des bas noirs à
gros motifs sur des jambes fortes. La rue Ambroise-Paré était presque
déserte jusqu’aux abords de l’hôpital. J’ai suivi le long couloir voûté du
pavillon Elisa. La première fois je n’avais pas remarqué un kiosque à
musique, dans la cour qui longe le couloir vitré. Je me demandais
comment je verrais tout cela après, en repartant. J’ai poussé la porte 15
et monté les deux étages. À l’accueil du service de dépistage, j’ai remis le
carton où est inscrit mon numéro. La femme a fouillé dans un fichier et
elle a sorti une pochette en papier kraft contenant des papiers. J’ai tendu
la main mais elle ne me l’a pas donnée. Elle l’a posée sur le bureau et
m’a dit d’aller m’asseoir, qu’on m’appellerait.
La salle d’attente est séparée en deux boxes contigus. J’ai choisi le plus
proche de la porte du médecin, celle aussi où il y avait le plus de monde.
J’ai commencé à corriger les copies que j’avais emportées. Juste après
moi, une fille très jeune, blonde avec de longs cheveux, a tendu son
numéro. J’ai vérifié qu’on ne lui donnait pas non plus sa pochette et
qu’elle aussi serait appelée. Attendaient déjà, assis loin les uns des
autres, un homme vêtu mode et calvitie légère, un jeune Noir avec un
walkman, un homme d’une cinquantaine d’années, au visage marqué,
affaissé dans son siège. Après la fille blonde, un quatrième homme est
arrivé, il s’est assis avec détermination, a sorti un livre de sa serviette.
Puis un couple : elle, en caleçon, avec un ventre de grossesse, lui en
costume cravate.
Sur la table, il n’y avait pas de journaux, seulement des prospectus sur la
nécessité de manger des produits laitiers et « comment vivre sa
séropositivité ». La femme du couple parlait à son compagnon, se levait,
l’entourait de ses bras, le caressait.
Il restait muet, immobile, les mains appuyées sur un parapluie. La fille
blonde gardait les yeux baissés, presque fermés, son blouson de cuir plié
sur ses genoux, elle paraissait pétrifiée. A ses pieds, il y avait un grand
sac de voyage et un petit qui s’attache dans le dos. Je me suis demandé
si elle avait plus de raisons que les autres d’avoir peur. Elle venait peut-
être chercher son résultat avant de partir en week-end, ou de retourner
chez ses parents en province. La docteure est sortie de son bureau, une
jeune femme mince, pétulante, avec une jupe rose et des bas noirs. Elle a
dit un numéro. Personne n’a bougé. C’était quelqu’un du box d’à côté,
un garçon qui est passé rapidement, je n’ai vu que des lunettes et une
queue-de-cheval.
Le jeune Noir a été appelé, puis des gens de l’autre box. Personne ne
parlait ni ne bougeait, en dehors de la femme du couple. On levait
seulement tous les yeux quand la docteure apparaissait à la porte de son
bureau ou que quelqu’un sortait. On le suivait du regard.
Le téléphone a sonné plusieurs fois,  des rendez-vous ou des
renseignements sur les horaires. Une fois, la femme de l’accueil est allée
chercher un biologiste pour répondre à la personne qui appelait. Il a dit,
puis répété, que « non, elle est en quantité normale, tout à fait normale
». Cela raisonnait dans le silence. La personne au bout du fil était
sûrement séropositive.
J’avais fini de corriger mes copies. Je revoyais continuellement la même
scène, floue, d’un samedi et d’un dimanche de juillet, les mouvements
de l’amour, l’éjaculation. C’était à cause de cette scène, oubliée pendant
des mois, que je me trouvais ici. L’enlacement et la gesticulation des
corps nus me paraissaient une danse de mort. Il me semblait que cet
homme que j’avais accepté de revoir avec lassitude n’était venu d’Italie
que pour me donner le sida. Pourtant, je n’arrivais pas à établir un
rapport entre cela, les gestes, la tiédeur de la peau, du sperme, et le fait
d’être là. J’ai pensé qu’il n’y aurait jamais aucun rapport entre le sexe et
autre chose…
Première page du texte « L’Evénement » publié aux Editions Gallimard – Collection Folio

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