LÉTÉE — STEPHANE JAUBERTIE

 

SCÈNE 1

LÉTÉE.- Comme ça, j’ai disparu.

Sans raison.

Je ne sais pas toi, mais moi je pense qu’on n’est pas obligé d’avoir une raison pour disparaître.

C’était l’été.

J’étais là.

Ici précisément.

Dans l’herbe, à l’ombre du vieil arbre.

Tu le vois cet arbre ? Dis-toi qu’il est très vieux.

Qu’il a tout vu. Il m’a vue me lever, et disparaître sous le soleil. Il m’a vue m’éloigner, et il n’a rien dit.

J’ai longé le lac, puis les maïs et, au bout d’un moment, est apparue la maison.

Comme dans un tableau.

D’où j’étais, on voyait de la vie.

Une famille… c’est une famille dans un jardin. On dirait qu’ils mettent la table pour le repas du midi.

Tu vois cette grand-mère sous le soleil ? Dis-toi que c’est la mienne.

GRAND-MÈRE.- L’été est avec nous.

LÉTÉE.- Tu vois ces yeux vifs quand elle parle de moi ?

Il faut dire que Létée, c’est moi. C’est mon nom. Comme l’été.

Et que je suis son bonheur.

GRAND-MÈRE.- Quel bonheur…

LÉTÉE.- Tu vois.

PÈRE 1.- Fils ! Fils !

FRÈRE.- Quoi ?

LÉTÉE.- Lui, là ! L’homme qui appelle, dis-toi que c’est mon père.

PÈRE 1.- Pour aujourd’hui ou pour demain ?

FRÈRE.- Hein ?

PÈRE 1.- Assiettes verres couverts ! Pour aujourd’hui ou pour demain ?

FRÈRE.- C’est bon…

Apparaît Frère avec, en équilibre, les assiettes, les verres et les couverts. Un miracle que rien ne se casse.

LÉTÉE.- Et voilà… mon frère !

Vois comme il jongle avec l’ordre des choses.

C’est un artiste. Mais il ne le sait pas encore.

Dans le tableau, il ne manque plus que moi.

C’est là que j’ai eu envie.

Disparaître.

Juste pour voir. En gaz, en fumée.

Pour d’où je viens. Pour où je vais.

Disparaître. Pour de vrai.

Alors, en pleine lumière, je suis entrée dans le tableau, et sans que personne ne me voie, j’ai disparu, à l’intérieur de cette famille.

À l’intérieur d’eux-mêmes.

Père 1 écrase une mouche.

FRÈRE.- Hé !

PÈRE 1.- Quoi ?

FRÈRE.- Ben… quand même.

PÈRE 1.- Quoi « quand même » ?

FRÈRE.- La mouche… ?

PÈRE 1.- Quoi la mouche ?

FRÈRE.- Ben… je sais pas, moi…

PÈRE 1.- « Je sais pas, je sais pas ! » Tout ce qu’il sait dire celui-là.

GRAND-MÈRE.- Laisse-le… quel bonheur…

LÉTÉE.- Quand il fait chaud comme ça, l’intérieur des gens, ça fait… comme une grotte.

Une grotte fraîche et sombre avec, au bout, un escalier qui monte. Je le prends ?

Je l’ai pris…

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