LE VOYAGE D’ALICE EN SUISSE — LUKAS BÄRFUSS

Gustav Strom, un euthanasiste,
conseille Alice Gallo.
GUSTAV. Vous faites le voyage quand vous voulez. Un jour vous saurez,
c’est le moment. Réglez vos affaires. Testament, assurances. Nous avons
établi un aide-mémoire. Travailler avec des listes, biffez, point par point.
Pensez que vous planifiez un déménagement. Pensez de cette manière.
Classez les papiers, les contrats, clarifiez les procurations, faites des
notes ou enregistrez une bande magnétique si des éléments peu clairs
nécessitent une explication. Payez les factures, mettez du liquide de
côté, sans compter trop juste, on aura des frais.
A Zurich, personne ne viendra vous chercher, je veux que vous fassiez
seule le chemin vers la Gertrudstrasse, libre, sans contrainte, je voudrais
que vous puissiez faire demi-tour à chaque pas, y compris avant le
dernier. Prenez un taxi, ou montez dans le tram numéro trois direction
Albisrieden. Dans ce tram faites six stations. Jusqu’à Lochergut. Depuis
là-bas la Gertrudstrasse n’est pas loin. Vous restez sur la droite,
traversez la Weststrasse, soyez prudente, c’est dangereux là-bas, la
circulation est dense, les voitures roulent vite. Ensuite vous voyez les
cerisiers du Japon, si vous venez au printemps, ils sont tout roses, vous
passez devant l’armurerie, à gauche après la librairie, et avant le jardin
d’enfants de nouveau à gauche. Numéro dix-huit, mon nom, Gustav
Strom, est indiqué. Un immeuble tout à fait banal des années soixante-
dix. N’attendez surtout rien de particulier. Nous n’avons aucune vue, ni
sur le lac, ni sur les montagnes, on voit seulement la cour intérieure, et là
il n’y a rien d’autre que des voitures et une aire de jeux, rouillée,
condamnée. Je dis ça parce qu’il est arrivé que des patients soient déçus.
Nous ne souhaitons pas de mise en scène, pas de théâtralisation. C’est
un trois pièces, parfois on entend les cris du jardin d’enfants, c’est tout.
SI vous avez des désirs, nous tenterons d’y répondre.
GUSTAV. Une certaine musique peut-être, ou quelqu’un que vous
aimeriez avoir auprès de vous. Je vous prie d’emmener uniquement
quelqu’un qui accepte votre décision et n’essayera pas d’entamer une
discussion oiseuse sur le sens et le but et la légalité. Un homme, un jour,
tout au début, ne voulait pas laisser partir sa femme, il a fait une crise, a
appelé la police, nous avons dû arrêter.
Bien. Vous ne mangerez rien ce jour-là, rien de lourd, en tout cas, le
mieux, de toute façon, c’est que vous ne mangiez rien du tout. Le
médicament agit mieux sur un estomac vide. Au bout de cinq minutes,
c’est fini.
ALICE. Cinq minutes.
GUSTAV. Moins c’est impossible. Au bout d’un quart d’heure je
préviendrai la police. Celle-ci se présente généralement en compagnie
d’un médecin et d’un avocat commis d’office pour ce qu’on appelle le
contrôle de légalité. Ce contrôle vérifie si tout s’est déroulé dans le cadre
des dispositions légales. Le juge d’instruction décidera s’il faut engager
une procédure.
ALICE. Contre moi.
GUSTAV.  Non,  contre moi.  Dans votre cas,  nous devons hélas
l’envisager. Les juges d’instruction en restent souvent à des signes
extérieurs. Âge, sexe, apparence. C’est seulement pour les patients de
plus de soixante-dix ans qu’on n’y regarde plus d’aussi près.
ALICE. Ce ne sera pas mon problème.
GUSTAV. Non. Pour vous ce sera fini. D’autres restent. Nous passons
vingt-quatre heures en détention. Il y a bien sûr la possibilité de quitter
l’appartement  avant l’arrivée de la police. Nous n’avons pas fait de
bonnes expériences en agissant ainsi. Celui qui fuit a commis une faute.
Ce sentiment surgit inévitablement.
ALICE. Je viendrai seule.
GUSTAV. Bien. Je vais maintenant vous expliquer ce que devient votre
dépouille mortelle. Votre cadavre sera transféré en pathologie. Une
autopsie est rarement pratiquée.
ALICE. Une autopsie…
Première page du texte « Le voyage d’Alice en Suisse » publié aux Editions de L’Arche

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