LE MARDI A MONOPRIX — EMMANUEL DARLEY

Elle s’avance.
On se regarde.
Ça dure un temps.
Tout le monde me regarde le mardi. Tout le monde.
Me regarde avec le coin de l’œil comme si discret mais en fait pas du
tout.
Le mardi c’est le jour que je passe là-bas à lui rendre service à lui faire
son ménage sa lessive. Son repassage.
Lui assis dans le fauteuil à donner des ordres en soulevant ses pieds.
Il dit Aucun effort le toubib il m’a dit Faites tout doux alors hein.
Il dit C’est comme ça. Je suis vieux. Voilà.
Il surveille. Il pointe du doigt. Il a l’œil à tout.
Il dit Où est-ce que tu as appris à balayer ?
Il ne dit presque rien. Il reste là sans moufter et je ne sais pas ce qu’il
pense.
Je parle toute seule. Je pose des questions qui restent en l’air
suspendues.
Le mardi c’est dit je passe la journée là-bas à faire ceci cela la poussière
et tout. Je secoue la nappe je change les draps. Je vide la poubelle.
Je passe le chiffon. J’aère aussi.
Je m’active devant lui autour de lui à ses pieds et il ne bouge pas il ne
m’aide pas. Je suis chez lui telle quelle désormais et je me demande ce
qu’il pense.
Je suis comme à l’habitude je suis habillée comme ça comme à
l’habitude pas tout de même mettre un tablier faire la soubrette déjà
que.
Il dit Tu fais encore ta petite bonne femme il dit ça mais il ne rit pas. Ça
cingle même. Régulier il le dit ça. C’est sa ritournelle on pourrait dire.
Il reste assis dans sa robe de chambre que c’est pas croyable depuis le
temps combien de temps il l’a il ne me lâche pas des yeux.
Je pourrais lui dire Ne reste pas là à m’observer va donc te laver mais je
ne le dis pas je demande Tu as passé une bonne semaine ?
Le mardi oui chaque semaine sans exception je suis là je viens là je suis
organisée pour.
Pas de longtemps ça. Quelques mois à peine.
Depuis que maman a passé et que seul il est.
A ne rien vouloir faire. A ne rien savoir faire. A dire C’est elle qui faisait
ça. Qui s’occupait de.
N’a jamais rien fait oui commandant qu’il était en ce temps-là de tout
temps tant qu’elle était encore là.
Alors là évidemment désemparé il est.
Comment faire autrement ? Personne d’autre à part moi il a et moi ma
vie elle est ailleurs dans cette ville à quelque distance qu’il faut pour
venir prendre le train. Les voisines bien sûr mais bon pas facile facile
son caractère plutôt ours alors.
Bien obligée.
Comment faire autrement.
Tout de même pas le laisser s’oublier sans manger ni boire et la crasse le
négligé qui s’installent.
Chaque mardi je vais là-bas au premier train de la journée et puis le soir
dans l’autre sens. Impossible davantage. Ma vie à moi.
Une journée grappillée au reste et voilà.
Je le réveille petit-déjeuner et volets à ouvrir j’ai la clef j’entre sans trop
de bruit parfois il est encore au lit et je l’entends dire Qu’est ce que c’est
qu’est ce que vous désirez comme si il ne me reconnaissait pas du tout
parfois déjà il est debout et il me regarde entrer. Il est dans son fauteuil il
me regarde venir.
Il me regarde chaque fois comme si c’était la première fois. Il me regarde
pareil de son regard Mon Dieu qu’est ce que c’est que ça ?
Ne dit pas Bonjour ou bien Comment ça va aujourd’hui non. Dit des
yeux Comment est-ce possible ?
Ne s’habitue pas…
Première page du texte « Le mardi à Monoprix » publié aux Editions Actes Sud – Papiers

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