LE DIABLE EN PARTAGE — FABRICE MELQUIOT

 

Knin.

 

Prison du camp militaire central serbe.

Des rats, sur le béton d’une cellule.

 

La porte s’ouvre. Rai de lumière. Les rats détalent.

Le maton, un geste brusque.

Lorko au sol. Porte claquée. Le mécanisme de la serrure.

Lorko en cage. Des plaies sur le corps, au visage.

 

Comme chaque jour depuis qu’il est là, après la correction, ne pas oublier de réciter sa leçon, en bon élève de la guerre.

LORKO. Ceux qui contre moi déjà lèvent leur poing et dans leur poing l’arme pour me vider, fuck ! Ceux-là que le sommeil ne prend plus parce que l’idée de lever le poing presse comme la pisse en hiver, tigres au poing levé si haut que les aigles se plaignent dans leur vol, je creuse déjà leur trou. Je crois au Diable, notre Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre… Petite salope, écris cent fois sur les murs de ta taule : je crois au Diable. Ecris cent fois : je mérite de crever, je suis un traître.

Cris dans les couloirs de Knin. Portes claquées.

Chercher les coins.

Peur d’une autre correction.

Réciter sa leçon, encore.

Lorko. Tu sais salope, on n’éprouve pas de plaisir à faire couler le sang d’un frère, mais ton sang coulera si loin mon frère, et si longtemps, qu’il fera un fleuve qu’on marquera sur les cartes. Ecris dent fois sur les murs de ta cellule : les Croates sont des chiens, la peste, un champ d’orties. Je crois au Diable, notre Père tout puissant. Les Musulmans sont des chiens, la peste, un champ d’orties. Je crois en la Grande Nation serbe. J’écris cent fois sur les murs : je deviens un fleuve parce que j’ai trahi. Je ne trahirai plus. J’irai me battre. Je n’ai pas peur. Ne frappez plus. J’irai me battre. Les Croates sont une gale, des tiques sous la peau des bêtes qui errent. Les Musulmans ne méritent pas le trou que je creuse, ils seront fleuve avant moi. La Grande Nation serbe. Ecris cent fois que la Nation est grande.

La main au visage, un filet de sang sur les yeux.

La main aux lèvres, Lorko goûte à son sang. Il essuie ses plaies, une à une, comme on lisse ses rides.

Lorko. Oh Elma, ton nom cent fois par jour. Pas oublier qui je suis, Elma. Le diable, je l’ai vu. Perdu sur une route, des routes, dans les valises, au bord de rivières où les caillots de sang ont remplacé les pierres, il marche comme au désert lorsqu’on a chaud, un mouchoir sur la tête et une canne qu’il fait tourner dans un bruit de vent cinglé, Elma, le diable s’est perdu, il demande son chemin à tous ceux qu’il croise. Et à ceux qui savent il prend leur âme. Elma, mon souci, ma femme, j’ai peur d’oublier qui je suis. Peur que le diable me demande son chemin. Peur de mes frères. Ils me préparent un uniforme que je ne reconnais pas. Veulent que je prenne une arme. Veulent cracher ici comme dans leur jardin. Conneries. Nulle part chez soi. Cette terre, elle est au diable. Lui, i crache. Fait son jardin. Le triangle des Bermudes. Tout est fucké… Elma, ces mots ne sont pas de moi. Elma, le ventre me brûle. Je suis ton souci, ton homme…

Le mécanisme de la serrure. Rai de lumière. Apparaît le maton.

 

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