LA PASSE IMAGINAIRE — GRISÉLIDIS REAL

Genève, vendredi 29 août 1980.
Cher Jean-Luc,
Il est 9 heures et demie du matin, je viens de me réveiller d’un rêve où
vous étiez avec moi ! Je suis encore maintenant entre deux mondes, un
pied dans le rêve,  l’autre dans la réalité d’où me parviennent
simultanément des chants d’oiseaux sur l’arbre de l’église, par la cuisine
ouverte, et le vrombissement caverneux d’un marteau-piqueur, pas la
fenêtre fermée de la chambre.
Je ne peux presque pas regarder la façade bête et plate de cette vieille
maison bourgeoise d’en face, même avec son soleil, et je suis encore sous
l’emprise du rêve que nous avons fait ensemble ! Vous direz que je suis
folle ! Tant mieux. Si j’étais vraiment folle un jour (un vieux désir de
toujours), je pourrais d’ailleurs enfin être moi, me déchaîner dans un
asile, déchiqueter les gens et les choses, tuer, assassiner le directeur, tout
casser, mettre feu, faire une grande révolte avec les autres fous, attacher
tous les chefs et les poignarder avec des barreaux de chaise et de
cachots, les laisser crever lentement dans leur sang en les arrosant au
vinaigre, enfin le grand délire sadique ! … (Auschwitz et Arrabal
mélangés.) Mais il faut que je vous raconte (avant que tous les flocons
du rêve soient envolés de ma mémoire) : dans ce rêve, je vous aimais
(dans la réalité aussi, peut-être) et j’étais assise à côté de vous dans une
voiture, inondée de larmes (d’ailleurs en me réveillant, j’ai dû m’essuyer
les yeux). Chose étrange, vous aviez commencé par mettre en marche
une grosse motocyclette,  qui  s’était  transformée soudain,  avec
l’ambiguïté magique des rêves, en voiture dans laquelle nous nous
rendions à une conférence à Montparnasse.
Vous aviez un geste très beau – comme j’avais la main sur les yeux pour
cacher mes larmes, vous souleviez très délicatement mes cheveux pour
les essorer… et vous me parliez, vous me disiez de ces choses très
banales et horriblement cruelles que disent les amants pour se
débarrasser d’une femme qu’ils n’aiment plus ou n’ont jamais aimée, en
l’humiliant comme une vieille chose devenue inutile qu’on jette –
chacune de vos paroles me faisait mal, terriblement mal et je pleurais de
toute mon âme comme on pleure dans les grands chagrins d’amour et,
en même temps, je me disais : « Comment Jean-Luc Hennig, qui est
intelligent, poète, avec la pensée brillante et la sensibilité qu’il a, peut-il
me dire des choses aussi bêtes, aussi affreuses, il ferait mieux de ne rien
dire du tout, ou alors de m’embrasser s’il en a le courage et qu’on en
finisse, qu’on se quitte proprement. »
Et voilà, je suis réveillée. Vous voyez comment sont les rêves ! J’en suis
encore toute tremblante. On ne vit bien que dans la douleur, pour se
laver avec les joies et préparer le terrain pour de grands bonheurs
sauvages. Je ne vais pas trop allonger cette lettre. Mais j’ai encore une ou
deux choses à vous dire.
Comme je le disais hier à une journaliste de La Suisse, il y a dans la
Prostitution deux démarches à la fois contraires et complémentaires : un
défi, une autodestruction (car on s’use, on se morcelle terriblement) et
une tentative d’échange et de reconstruction des rapports humains sur
un mode différent : estime, amitié, complicité et reconnaissance de la
même frustration sexuelle chez l’autre, donc fraternité puisqu’on est les
victimes et les révoltés de la même injustice.
Cette injustice qui est la même au départ pour tous, clients et prostituées
(et leurs femmes aussi d’ailleurs), l’éducation morale et chrétienne
étriquée : défense d’avoir un corps, interdit d’en jouir et de faire jouir les
autres.
Chair = péché !
Bande de cons, voilà pourquoi parfois j’aimerais tuer ! Alors au moins
nous, les prostituées, nous prenons une sacrée revanche : de la chair et
du foutre, des caresses en veux-tu en voilà, et on baigne dans le péché !
Nous ne jouissons pas, ou presque pas ? Aucune importance. Les
bourgeoises ne jouissent pas non plus… en plus, elles sont aigries,
cocues, flétries, vouées au ménage, ternes, vieillies avant l’âge – et nous,
nous sommes belles et scandaleuses, maquillées, ornées, nues, désirées
et on nous paie !…
Première page du texte  » Grisélidis ou la passe imaginaire » publié aux Editions
Verticales

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