JE PEINDRAI DES ÉTOILES FILANTES ET MON TABLEAU N’AURA PAS LE TEMPS

de Fabrice MelquiotThéâtre et compagnie

Dans une nuit épaisse, où les lumières d’une ville d’Europe, malgré la puissance des néons et leur quantité, ne parviennent pas à donner ne serait-ce qu’un peu de lumière de l’autre côté, loin de l’Europe – trop de déserts de villes brûlantes de mers et d’océans entre ce côté-ci et l’autre côté – là-bas, où un transistor grésille près d’une femme seule, qui chante comme on lance à la mer une balise de détresse, elle chante et dans la nuit c’est la voix de son mari qu’elle espère pour escorter son chant.

Extrait

IBOU

Rokhaya les étoiles de ce côté-ci du ciel n’éclairent pas comme chez nous
Et même on ne les attrape pas comme on le voudrait
J’ai essayé
Bredouille je suis rentré rekk
Il faudra que je t’achète un parfum
En souvenir
De mon voyage de ce côté-ci
Rokhaya mauvaise carne
Il faudra que je m’échine
Pour t’acheter un parfum
Quand chez nous il est si facile de pêcher une étoile
De ciel ou de mer
Un oursin ou la Grande Ourse
Rien de plus dans mes cordes
Mais de ce côté-ci ma femme
Les étoiles, à la main ça ne marche pas
Tu te cognes en coyant les pêcher
A cause des intercalaires
Entre la vérité d’une chose et son reflet
Tu vas pour attraper
Ta main passe à travers comme dans l’eau d’un cours paisible…

Mise en scène : Michel Belletante

Avec :
Marème N’Diaye
Younouss Diallo

Assistante à la mise en scène : Isabelle Sidoit
Scénographie et décor : Charles Rios
Création Lumières : Andrea Abbatangelo
Musique : Patrick Najean
Costumes : Anne Dumont
Régie générale : Pierre Lanoue
Accessoires : Caroline Dietlin
Maquillages : Soizic Sidoit
Affiche et photos :Isabelle Fournier
Conseiller chorégraphique : François Veyrunes

 

Dates

29 et 31 mars 2006 à 20h30

30 mars 2006 à 18h30
1er avril 2006 à 20h30 – REPRÉSENTATIONS ANNULÉES POUR RAISON DE SANTÉ.

Théâtre Paul Scarron.

Une tragédie universelle

Dans l’obscurité profonde, une voix s’élève et déchire le silence. Une femme chante, ici, en Afrique,
sa détresse infinie : « Je ne vais quand même pas mourir ». Rokhaya s’adresse à Ibou, son mari, parti là-bas, en Europe, chercher de quoi la guérir. « Je peindrai des étoiles filantes et mon tableau n’aura pas le temps », magnifique pièce de Fabrice Melquiot, met en scène deux êtres, séparés, qui prennent tour à tour la parole. Et leurs voix qui se font écho disent l’espoir, la révolte, le chagrin.
Ce qui frappe dans cette création de Michel Belletante, c’est sa capacité à nous immerger dans un univers où la poésie exprime l’authenticité des émotions, où la richesse des métaphores dit une situation simple et cruelle à la fois.

La mise en espace s’appuie sur un décor d’une puissance évocatrice particulièrement efficace. Deux grosses pierres, comme deux planètes perdues dans l’immensité du ciel étoilé, abritent chacune l’univers de l’un des personnages. Images de leur solitude, de leurs destinées qui plus jamais ne se croiseront, elles demeurent suspendues dans l’espace ou dérivent sur une eau noirâtre et trouble. En effet, le plateau tout entier n’est plus qu’un immense marécage où flottent des immondices, et dans lequel patauge désespérément une femme qui lutte pour survivre.

Réalisme cru d’une vision de l’Afrique submergée par la pauvreté, mais surtoput symbolisme qui nous touche. Car n’est-ce pas une eau primordiale, source de vie, qui nous apparaît soudain irrémédiablement corrompue ? N’est-ce pas chaque homme, chaque femme qui souffre et agonise à travers ces personnages englués dans leur destin ?

Pour chacun de nous, l’Afrique est comme un berceau mythique et le metteur en scène joue habilement de cette dimension universelle. Loin de tout exotisme, évitant soigneusement le pathos comme le misérabilisme, il signe une création sensible qui touche à l’essentiel. Les deux personnages semblent alors l’incarnation d’une tragédie éternelle. Terriblement proche de nous…

Le Dauphiné Libéré – mai 2005

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