EVEREST — STEPHANE JAUBERTIE

 

PÈRE.- Aïe !

FILS.- Papa ? Qu’est-ce qu’il y a ?

PÈRE.- Je… je ne sais pas.

FILS.- Là ! Un serpent !

PÈRE.- Où ?

FILS.- Il a disparu.

PÈRE.- Comment était-il ?

FILS.- Rouge. Papa, ça va ?

PÈRE.- Sors de la forêt.

FILS.- Et toi ?

PÈRE.- Il ne faut pas que je bouge. Sinon le venin viendra trop vite au cœur.

FILS.- Et après ?

PÈRE.- Il faut que tu partes.

FILS.- Pour aller où ?

PÈRE.- Là où finit la forêt.

FILS.- Papa, je ne sais pas où finit la forêt. Je ne la connais pas. Il n’y a que toi qui la connais.

PÈRE.- Il faudra pourtant que tu en sortes avant la nuit. Maintenant, je ne vais plus bouger.

FILS.- Et si je me perds ?

PÈRE.- Suis le soleil, et tu t’en sortiras. C’est tout ce que je peux te dire. Maintenant, je ne vais plus parler.

Je suis parti, en laissant mon père derrière moi. Dans la forêt, j’ai couru. J’ai couru derrière le soleil jusqu’à ce qu’il se couche. Et je me suis perdu.

FILS.- Papa. Papa !

Je venais de perdre mon père. Pour la première fois.

Je ne sais pas quoi faire. J’ai perdu mon père, et je ne sais pas quoi faire.

M’arrêter ? Là, où je suis, quelque part dans la nuit ?

Dormir, pour oublier ?

Ou marcher encore pour sortir au plus vite, au risque de m’enfoncer plus profond dans la forêt ?

Aller là où elle finit. Elle est immense. Mais elle doit bien finir quelque part.

Je ne sais pas. J’ai froid.

Il n’y a pas de lune.

Mon père. A-t-il froid, lui aussi ?

Lui et moi, ensemble perdus seuls, chacun quelque part.

Peut-être qu’il appelle en ce moment ?

Peut-être qu’il appelle, et que je ne l’entends pas ?

Quelqu’un l’a-t-il entendu ?

Ma mère. Elle doit être morte d’inquiétude.

Elle doit s’en vouloir. À chaque fois qu’elle lui crie après, mon père s’en va dans la forêt.

Mon père m’a dit une fois qu’avec ma mère, ils formaient un couple équilibré.

Ma mère a du caractère, et mon père, la forêt.

VOIX DU PÈRE.- Ma cathédrale à ciel ouvert.

Parfois, je le suis. Quand ma mère va trop loin.

Quand elle dit qu’un de ces jours, elle va faire sa valise, si ça continue, qu’elle en a marre de se tuer au travail, et d’avoir sur le dos un homme qui n’est même pas un homme, et qu’on verra combien il tiendra sans elle, et, qu’après, ce sera pas la peine de faire le numéro des pleurs, qu’elle sera bien loin, oh là là, qu’elle aura refait sa vie de femme, au soleil, avec un homme qui, lui, sera vraiment un homme.

Quand elle va loin, comme ça, je suis mon père, dans les bois.

Dans les bois, on ne parle pas. C’est l’endroit qui veut ça.

Être en forêt, c’est se faire feuille, branche, fougère, et surtout se faire silence.

Des heures, on se perd dans cette forêt qu’il connaît par cœur. Puis on retrouve ma mère. La forêt leur a fait du bien, à tous les deux.

Dormir. Je suis à bout de forces, mais je n’y arrive pas. Trop froid.

Une douche bien chaude, voilà ce qu’il me faudrait. Sur le visage, l’eau qui coule. Froide. Il pleut.

La pluie résonne dans la cathédrale de mon père.

Dans la nuit profonde, je reste là, adossé à un arbre, trempé jusqu’aux os…

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