ET LES POISSONS PARTIRENT COMBATTRE LES HOMMES — ANGELICA LIDDELL

ANGELICA
Comment je commence ?
Je commence par la baleine blanche.
Moby Dick.
Elle tombe du toit.
Elle s’écrase par terre.
Et cent Noirs s’échappent en courant du ventre de la baleine,
cent Noirs dans la misère,
avec des têtes de poisson,
et ils chantent Somewhere Over the Rainbow.
Le paquebot grand luxe traverse la scène en traînant derrière lui
des grappes de Noirs,
des grappes de Noirs dans la misère.
Comme si le bateau avait une chevelure humaine.
Comme si le bateau avait une chevelure affamée.
La façade de l’Opéra écrase un Noir en train de dialoguer avec un
bout de pain.
Une montagne de pain pourri sur scène.
Des ministres de merde.
Des secrétaires de merde.
Des sous-secrétaires de merde.
Tous en rapport avec la culture.
Vivre pour montrer leur abjection.
Le monologue de la Pute.
Espagne.
Espagne.
Le soleil d’Espagne.
Il y a tant de plages en Espagne.
Quelle chance.
Quelle chance de vivre en Espagne.
Ramener le cadavre d’un Noir noyé.
Aller à la plage,
sur une plage d’Espagne,
et en ramener un.
Un vrai cadavre sur une scène.
Si seulement je pouvais faire vomir le public,
comme Dieu vomit les pauvres,
comme les pauvres vomissent la boue.
Espagne.
Espagne.
Maquillage de Noir comme dans Le Chanteur de jazz.
Et Angélica,
spasmodique Angélica,
une pute en train de parler avec monsieur La Pute,
avec un drapeau,
avec des limaces cousues aux pieds,
pas facile de marcher.
Les débuts sont toujours compliqués.
Je ne peux pas me mettre en route sans glisser.
Les Evangiles,
la multiplication des pains et des poissons.
C’est décidé, je commence par une citation de Shakespeare.
Macbeth, acte II, scène 4.
Hennissement de cheval.
« Et les chevaux de Duncan, si beaux, si rapides, l’élite de leur race,
redevenus sauvages, brisèrent leurs stalles, se cabrant, refusant
d’obéir, comme pour déclarer la guerre au genre humain. »
PREMIERE PARTIE
Il y a un homme blanc maquillé en noir.
LA PUTE (vêtue du drapeau espagnol)
Comme il est grand, le drapeau de ce bateau, monsieur La Pute !
Vous connaissez tous les drapeaux, pas vrai, monsieur La Pute ?
Les hommes importants connaissent tous les drapeaux.
Et qu’est-ce qu’il est grand, celui de ce bateau.
Qu’est ce qu’il est grand, monsieur La Pute, qu’est ce qu’il est
grand, le drapeau de ce bateau.
A moi aussi, on m’a offert un drapeau…
Première page du texte « Et les poissons partirent combattre les hommes » publié aux
Editions Théâtrales

,

Les commentaires sont fermés.