ENFANTS DE LA MIDDLE CLASS / JULIETTE (SUITE ET FIN TROP PRÉCOCE) — SYLVAIN LEVEY

UNE VOIX.- Elle habite au sixième étage d’un immeuble H.L.M. De la rue de Pologne. Nous appelons ce quartier le ghetto de Varsovie. Elle est un peu trop grande, elle a de longs cheveux rouges, elle est maquillée, très maquillée, habillée vulgaire avec des talons hauts. Nous avons l’habitude de l’appeler la gitane, la manouche ou encore la madone. La madone aux cheveux rouges. Cette fille est un vrai fantôme, elle est absente pendant des jours et elle apparaît, une heure ou deux, puis disparaît une bonne semaine et ainsi de suite. Personne ne sait ce qu’elle fait et où elle est quand elle n’est pas là.

LE PÈRE.- Une photo n’est-ce pas ?

L’HOMME.- Oui monsieur.

LA MÈRE.- Une photo d’elle quand elle était bébé ?

L’HOMME.- Une photo plus récente si possible.

LA MÈRE.- C’est jeudi aujourd’hui ?

LE PÈRE.- Vendredi.

LA MÈRE.- C’est la nuit déjà ?

L’HOMME.- Oui. Déjà.

LA MÈRE.- La nuit c’est l’angoisse.

LE PÈRE.- Pourquoi voulez-vous une photo ?

L’HOMME.- Je suis inspecteur monsieur.

LA MÈRE.- Comme dans les films ?

L’HOMME.- Oui madame. Comme dans les films.

LA MÈRE.- Ils sont toujours beaux les inspecteurs dans les films. Vous êtes un bel homme.

L’HOMME.- Merci madame.

LE PÈRE.- Elle a volé. Je paierai.

LA MÈRE.- Je les avais dans mon sac ces photos.

LE PÈRE.- Nous n’avons pas beaucoup d’argent mais je paierai.

L’HOMME.- Elle n’a rien volé monsieur.

DEUX VOIX.- Elle veut se confondre avec le décor. Devenir rideau, carrelage, portemanteau, miroir, lavabo. Pourquoi pas éteindre la lumière et profiter du noir pour disparaître. Elle veut traverser les mur et disparaître. Quitter la chambre. Elle ne doit pas s’énerver. Elle doit s’appliquer dans les manœuvres. Pour ne rien laisser entrevoir. Elle enlève son pantalon, reste, quelques secondes, les jambes nues, la culotte en coton, elle enlève aussi le haut, essaie de cacher son ventre qui devient chaque jour un peu plus imposant. Il la regarde, lui pose deux ou trois questions. Elle ne répond pas. Il devient insistant. Menaçant. Elle décide de nier tout d’un bloc, de jouer l’innocence, d’ignorer les remarques. Il lui serre un peu plus fort le bras. Il ne faut pas qu’elle baisse les yeux. Il ne faut pas qu’il sache. Il ne veut pas d’enfants.

LA MÈRE.- Deux jours peut être.

LE PÈRE.- Trois.

LA MÈRE.- Elle sera de retour pour le week-end.

LE PÈRE.- Comme d’habitude. Elle est comme les chats. Elle revient quand elle a faim. Faut pas lui en vouloir vous savez. Elle n’a pas eu une enfance facile. Ça n’excuse pas mais ça explique.

LA MÈRE.- Je dois certainement avoir une photo d’elle quelque part. C’est quand même pas croyable. On ne retrouve jamais ses affaires quand on en a besoin. Des pas dans l’escalier.

L’HOMME.- Ce n’est pas elle.

LA MÈRE.- Je croyais.

LE PÈRE.- C’est notre voisin. Il est veilleur de nuit…

,

Les commentaires sont fermés.