ENFANTILLAGES – Raymond COUSSE

 

Et je me couchais sur le banc avec mon manteau gris pour ne pas prendre froid et je me disais essayons

Essayons de faire le mort

Essayons je me couchais sur le banc avec mon manteau gris et je me disais ça y est je suis mort

Je suis mort comme j’avais vu dans les livres à la télévision dans les journaux partout à la guerre dans les films au cinéma

Mort comme dans les corbillards qui passaient devant chez nous le jeudi et tous les jours pendant les vacances des fois deux fois par jour sauf le dimanche

Le dimanche les corbillards ne passaient jamais devant chez nous

Ils passaient seulement le jeudi et tous les autres jours avec les chevaux tout en noir avec la voiture tout en noir avec les gens tout courbés qui suivaient par derrière tout en noir aussi

Avec les gens qui suivaient

Ils suivaient par derrière avec leur canne et leur chapeau tout en noir avec leur manteau tout en noir avec leurs gants tout en noir aussi mais sans jamais rien dire mais sans jamais sourire en marchant les yeux baissés on aurait plutôt dit qu’ils pleuraient je crois bien qu’ils pleuraient

On m’a dit qu’ils pleuraient

Qu’ils pleuraient mais pas tous ils ne pleuraient pas tous d’ailleurs je l’ai vu

 Je l’ai vu un jour en regardant à travers les rideaux un jour qu’ils m’avaient dit de monter faire mes devoirs ils me disaient toujours de monter faire mes devoirs quand les corbillards passaient devant chez nous mais je ne faisais jamais mes devoirs je regardais toujours à travers les rideaux et un jour que je regardais à travers les rideaux j’ai tout vu

J’ai vu qu’ils ne pleuraient pas tous

Pas tous mais quelques-uns seulement au premier rang deux ou trois et derrière beaucoup moins et derrière encore moins et derrière plus du tout

Ils ne pleuraient pas tous

Essayons j’essayais comme j’avais vu dans la cour du boucher les vaches les bœufs les moutons allongés sans manteau dans la cour du boucher même les petits veaux je regardais derrière la serrure en montant sur une brique et Marcel regardait aussi derrière la serrure en montant sur la brique avec Marcel on regardait tous les deux derrière la serrure en montant sur la brique on regardait et on voyait

On voyait le boucher dans la cour du boucher avec son tablier blanc et son bonnet blanc de boucher qui s’approchait des vaches des bœufs des moutons en chantant avec sa hache sa scie ses couteaux et son pistolet de boucher il s’approchait leur caressait le front juste un peu entre les cornes brave bête petit petit même les petits veaux brave bête petit petit mais d’un seul coup c’était toujours plus fort que lui il se mettait toujours en colère il ne chantait plus il hurlait il levait sa hache avec ses couteaux sa scie et il leur tapait un bon coup de feu dans la tête avec son pistolet de boucher dans la cour

Un bon coup de feu et boum les vaches les bœufs les moutons tout qui dégringole par terre les quatre fers en l’air dans la cour même les petits veaux j’étais tout triste alors et je me disais

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