CHAQUE HOMME EST UNE RACE — MIA COUTO (LES BALEINES DE QUISSICO)

La Rose Caramel

Nous allumons des passions dans le sillage de notre
cœur. Ce que nous aimons est toujours une pluie, entre
le vol du nuage et la prison de la mare. Nous sommes
finalement des chasseurs qui lançons sur nous-mêmes
nos propres sagaies. Avec chaque lancer qui atteint au
but s’en va toujours également un peu du lanceur.
D’elle on ne savait presque rien. Bossue-et-contrefaite, ainsi la
connaissait-on depuis toute petite. Nous l’appelions Rose Caramel. Elle
était de celles auxquelles on donne un autre nom. Celui dont,
naturellement, elle avait hérité, ne servait pas. Rebaptisée, elle semblait
plus à même d’être au monde. Nous ne voulions pas lui trouver de
ressemblances. Elle était Rose. Sous-titre : la Caramel. Ce qui nous faisait
rire.
La bossue était le mélange de toutes les races, tous les continents se
croisaient dans son corps. À peine l’ayant déposée dans la vie, sa famille
s’était retirée. Son abri, depuis lors, n’avait pas où être vu. C’était un
réduit fait de pierre spontanée, sans aplomb ni architecture. Où le bois
n’avait pu arriver à être planche : il demeurait tronc, pure matière. Sans
couche ni table, la bossue ne prenait guère soin d’elle. Elle mangeait ?
Jamais personne ne lui avait vu la moindre subsistance. Ses yeux eux-
mêmes étaient insuffisants, de cette maigreur de trop vouloir être un
jour regardés et avec cette fatigue écarquillée d’avoir rêvé.
Son visage, en dépit, était très joli. Jusqu’à, retranché du corps, allumer
des désirs. Mais si, prenant du recul, on la dévisageait entière, très vite
cette beauté s’annulait. Nous la regardions vaguer de ses petits pas
courts, sans quasiment aucun écart, le long des promenades. Dans les
jardins, elle parlait : elle tenait conversation avec les statues, cela, non,
personne ne pouvait l’accepter. Parce que l’âme qu’elle mettait à ces
conversations finissait par effrayer. Elle voulait guérir les cicatrices des
pierres ? Avec des attentions, une componction de mère, elle consolait
chacune des statues :
– Laisse, je vais te nettoyer. Je vais t’enlever cette saleté, la saleté qu’ils
t’ont faite.
Et elle passait un chiffon, immondissime, sur les corps pétrifiés. Elle
repartait ensuite par les allées de traverse, pour réapparaître par
instants, éclairée, dans le cercle de chaque réverbère.
Dans la journée, nous oubliions son existence. Mais le clair de lune,
chaque nuit, nous rappelait sa silhouette déformée. La lune semblait se
prendre à sa bosse, telle une pièce de monnaie sous un regard avare. Et
elle, devant les statues, chantait d’une voix rauque et inhumaine : elle les
invitait à sortir de la pierre. Elle surrêvait.
Les dimanches, personne, elle se rentrait. La petite vieille disparaissait,
jalouse de ceux qui,  profanant la tranquillité de ses domaines,
envahissaient les squares.
Personne, en fait, ne cherchait réellement d’explication aux errances de
Rose Caramel. Il n’était jamais avancé qu’un seul motif : Rose était
restée, une fois, transie, un bouquet à la main, à l’entrée de l’église. Le
fiancé, celui qu’elle avait, avait tardé à venir. Il avait tant tardé qu’il
n’arriva jamais. Il lui avait recommandé : je ne veux pas de cérémonie. Je
serai là et toi, rien que nous deux. Des témoins ? Dieu seulement, s’il est
libre. Rose avait supplié :
– Mais, et mon rêve ?
Toute sa vie elle avait rêvé cette fête. Rêve de lustre, avec cortège et
invités. Ce moment ne serait qu’à elle, reine et belle à susciter toutes les
convoitises. Dans la longue robe blanche, le voile corrigeant son dos.
Avec là, dehors, le concert des klaxons. Et le fiancé,maintenant, lui
refusait ce mirage. Qui se défit en larmes, pour quel autre usage le dos
des mains ? Elle accepta. Que cela soit comme il l’entendait.
L’heure arriva, l’heure passa, ne vint ni n’arriva. Les curieux s’en
allèrent, emportant leurs rires et leurs lazzis. Elle attendit, attendit.
Jamais personne n’a attendu de la sorte un si long temps. Elle,
seulement, Rose Caramel. Immobile sur le réconfort des marches, la
pierre épaulant son désenchantement universel…
Première page du texte « Les baleines de Quissico » publié aux Editions Albin Michel

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