C’EST AINSI MON AMOUR J’AI APPRIS MA BLESSURE — FABRICE MELQUIOT

Un aéroport.

Un matin où la lumière du jour n’arrive pas à se défaire de celle de la nuit, qui se prolonge quand tout l’appelle à disparaître.

Un homme est assis sur un banc, une valise rouge à ses pieds.

Il cherche une position pour dormir, mais entre s’asseoir et s’allonger il ne choisit pas, ainsi il cherche mais ne trouve pas.

Une femme traverse le hall. Vient s’asseoir.

À ses pieds, une valise verte. À son côté, un magnétophone, sur lequel elle pose une paume ouverte.

Elle porte un pull aux manches trop longues et une frange comme son pull.

Parfois, d’un geste bref et rapide elle dégage ses yeux et chaque fois qu’elle dégage ses yeux un avion décolle ou atterrit.

Elle ne le voit pas, lui.

Il la regarde et depuis qu’il la regarde il ne cherche plus à dormir.

 

LUI. Je regarde les garçons qui te regardent et te regardant sentent en eux pousser l’homme par-dessus le garçon, au fond comme une dent de sagesse, comme une peau neuve recouvre la peau arrachée, comme la dent permanente prend le pas sur la dent de lait.

Don Quichotte il voyait des moulins.

Tu ne regardes personne, tu te fous des peaux que les hommes s’enlèvent et qu’ils soient sur les dents tu t’en fous, tu t’es assise sans faire grincer le banc que j’avais fait grincer rien qu’en pensant m’y asseoir, tu réussis un miracle sitôt assise, le miracle d’imposer le silence au bois, le silence aux haut-parleurs de l’aérogare, le silence aux gens qui dans les environs pioncent ou bouquinent et ne comprennent rien aux miracles puisqu’en dormant ils ronflent, en tournant les pages ils les froissent et non, non non, le silence très peu pour eux, tandis que toi, lorsque tu t’assieds à deux pas, me tournant le dos mais, ça oui tu me tournes.

Je n’y vois pas une décision, je n’y vois que le hasard qui te fait me tourner le dos à cet instant où j’aimerais autant que tu sois face à moi plutôt que de profil parce qu’avec l’heure de sommeil que j’ai dans la gueule, je suis bon pour un torticolis, toi lorsque tu ajustes ton dos au banc dont nous partageons le dossier mais pas le siège, toi lorsque tu t’assieds me tournant le dos, tu réussis un silence de toute beauté et c’est une chance folle que je me retourne pour surprendre ton profil de pie voleuse, avec l’heure de sommeil que j’ai dans la gueule et les gins de la veille et les whiskies sifflés, Don Quichotte il voyait des moulins, le second miracle c’est que je réponde à ton miraculeux silence par ce vacarme de mots à peu près ordonnés et bordel je peux dire qu’illico je fais une fixation sur toi, ma Dulcinée moi ton chevalier à la figure triste, toi de profil, à deux pas de moi que tu as volé, débarrassé du poids qu’hier encore je me sentais tirer derrière moi et une vie oui, oui oui, une vie ça fait son poids ma petite, surtout la mienne, que je traîne dans une valise rouge, que j’ai traînée jusque là, après gins et whiskies et une heure de sommeil, j’en suis là, j’ai. J’ai tu vois, l’épaule rejetée par-dessus le dossier du banc, pour te voir mieux, toujours de profil, et je pense à une pie parce que je me sens volé par toi, débarrassé de ces restes de vie, un squelette mal nettoyé j’étais hier soir encore un squelette mal nettoyé, tandis que là.

Avec ton silence. De ton silence là, Don Quichotte il faisait un moulin.

De ton profil ?

Et cet air de ne pas voir que les garçons deviennent des hommes en te regardant. Là je me sens propre, je dis pas que c’est la forme olympique mais je me sens propre et prêt à tout lâcher, tout.

 

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