ALICE POUR LE MOMENT — SYLVAIN LEVEY

1. DANS LE SENS CONTRAIRE

AU SENS DU VENT

Alice.- Je marchais.

Je marchais dans le sens inverse au sens du matin.

Je marchais sur le chemin.

Celui que je prenais deux fois par jour.

Cinq fois par semaine depuis quatre mois.

Quatre mois que nous habitions ici.

On s’habitue très vite, trop vite peut-être, à suivre tous les jours le même chemin.

Le chemin des écoliers. Chaque écolier a son propre chemin.

Celui qui part de la porte de son école et mène à la porte de sa maison.

Dans les écoles je n’étais qu’un oiseau de passage.

Et notre maison n’était que provisoire. Comme toutes les maisons que nous avions habitées jusqu’à présent.

Notre maison avait la taille d’une maisonnette.

Une seule pièce à vivre. Froide et humide. Nous habitions un Frigidaire.

Une maisonnette presque centenaire. Le blanc de façade était devenu gris verdâtre, le rouge des briques noir de crasse.

Une pauvre bicoque aux veines apparentes, percée du toit et de partout, généreuse en courants d’air et accueillant avec bon cœur les brouillards matinaux.

Une vieille carcasse qui tremblait de tous ses vieux os au moindre coup de vent ou au moindre passage d’un camion.

Le bois de la charpente avait moisi, les boiseries des fenêtres étaient poreuses et le plâtre des murs s’effritait du simple fait qu’une minute venait de s’écouler.

Une maisonnette en ruine. Presque. Une petite vieille qui était poussière et à la poussière n’allait pas tarder à retourner.

Ce jour devait être un jour comme tous les autres.

Une croix de plus sur un calendrier.

Je marchais sur le chemin du retour, surprise de pouvoir poser encore

un pied droit après l’autre : le gauche.

 

J’avais laissé mille deux cents traces de mon pas.

Mille deux cents traces invisibles aux yeux de celui ou celle qui ne regarde pas.

Mille deux cents traces invisibles aux yeux de celui ou celle qui lève la tête quand il ou elle marche et profite de la perspective offerte par le paysage.

« Voir l’horizon est un privilège », aurait pu dire la taupe. « C’est vrai », aurait pu lui répondre l’autruche.

Je me sentais très proche de la taupe et très proche de l’autruche.

Mille deux cents traces invisibles sur l’asphalte.

Derrière moi.

Je marchais sur le chemin dans le sens contraire au sens du vent.

Je marchais ce jour là, comme tous les autres jours, tête baissée, emmitouflée, camouflée dans une vieille veste parka militaire beaucoup trop grande pour moi, beaucoup trop verte pour moi qui aimais tant le jaune. Celui des tournesols. Celui des pissenlits.

LE PÈRE.- Moi j’aime le jaune des coquelicots.

ALICE.- Aurait pu dire mon père.

LE PÈRE.- Si tu veux marcher un jour, cherche d’abord la verticale. Si par bonheur tu la trouves, accepte-la et marche. Sinon pourquoi tant d’efforts pour rester éveillé ?

ALICE.- Je marchais donc au rythme résigné de celui ou celle qui a depuis longtemps renoncé à contredire le naturel du mouvement.

Les garçons, eux, en petites bandes de garçons, marchaient en file indienne sur le bord en granit du trottoir. Ils se servaient de leurs bras pour tenir en équilibre, fermaient les yeux par instants pour compliquer le jeu et marchaient à reculons ; certains marchaient à reculons les yeux fermés ; les plus doués, ils n’étaient pas nombreux, couraient sur l’arrête du trottoir à reculons les yeux fermés les mains dans les poches.

Chaque exploit était salué – comme on salue un exploit depuis la nuit des temps – par des cris de joie et des hourras de victoire du champion.

Chaque chute était savourée silencieusement – comme on savoure silencieusement les chutes des autres depuis la nuit des temps – par les adversaires du moment…

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