Exeat — FABRICE MELQUIOT

 

Une rue.

La nuit.

Un homme debout ; dont on dirait qu’il fut un animal quelques heures plus tôt.

 

L’HOMME. De ce corps labile, j’étais sorti un instant pour, en bas de l’immeuble, me ronger les sangs ou fumer une cigarette, comme les fauves à l’heure propice sortent en tapinois vider leur gibier ou boire à la rivière.

Je me ronge souvent les sangs, tandis que de mon corps je ne sors pas souvent.

C’est d’ailleurs la première fois, je crois, que je suis hors de moi.

Ça ne me surprend pas plus que ça, je ne veux pas être surpris ; et de penser à voix haute ou parler à voix basse, comme fait l’enfant pour éponger sa peur d’être perdu en pleine forêt, non, ça, ne me surprend pas.

D’ailleurs, tandis que je lève les yeux sur le ciel du soir, noir et humide, j’ai l’air tout à fait détendu, autant qu’on peut l’être quand on n’a plus un seul muscle à relâcher parce qu’on est sorti de tous ses muscles, alors qu’on espérait rien d’autre que fumer une cigarette et se ronger les sangs pour ne pas perdre l’entraînement à l’inquiétude, parce qu’il est doux de s’inquiéter, doux d’avoir une ou deux obsessions pour s’occuper l’esprit de temps en temps, doux de temps en temps de mesurer ses failles, j’ai l’air tout à fait détendu, autant qu’on peut l’être quand on n’a plus de corps avec qui s’entretenir de ce que traduit ce relâchement de notre lien avec l’inquiétude, de notre soif d’obsession, jamais assouvie parce qu’on n’en a pas l’intention, plus de corps à qui parler de la douleur d’une cigarette, le soir, quand le ciel promet pour plus tard un cataclysme.

Je dis que je lève les yeux sur lui, mais je n’ai plus d’yeux à lever, puisque j’ai quitté ce corps dans lequel sont restés mes yeux, tous mes muscles et mon sang, cela va de soi. Cela va de soi. Cela va de soi.

Ce que je lève sur le mauvais ciel du soir, c’est une sorte de voile, une question, car souvent j’interroge les choses, n’attendant pas précisément une réponse ; je passe le temps.

Je suis là, en bas de l’immeuble où je vis, interrogeant les choses, n’écoutant pas la réponse, je fume ma cigarette en me demandant combien de temps va durer cet instant où, hors de loi, je cherche la bouche qui pourrait conduire la fumée à mes poumons, je cherche ma bouche.

Je me demande bien par quoi je fume et si je fume encore ou si j’ai jamais fumé, puisque je n’ai  pas de bouche, ce soir. Je crois m’être pendu un temps à l’idée de fumer, je me suis cru en train de tirer sur mon filtre en me rongeant les sangs, puis j’ai réalisé que je n’avais aucun filtre en bouche, ni aucune bouche, plus de sangs à ronger, à l’évidence.

Je dois bien avoir mis ce corps quelque part.

Peut-être ai-je quitté l’appartement avec trop de hâte ? C’est que j’ai un corps. Je veux dire un corps. Tel que vous pouvez l’imaginer, encombré de l’usure de son âge. Peut-être m’attend-il à sa place, dans le fauteuil de cuir rouge, comme un livre vous tombe des mains quand on s’assoupit, peut-être m’est-il tombé des mains ?

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